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Lundi 19 mars 2007

Ségolène Royal a répondu aux questions de Têtu, dans le numéro daté d'avril 2007. Retrouvez ci-dessous le texte de l'interview !

Têtu : Depuis notre rencontre en juin dernier, où vous aviez pris position sans nuance pour l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe, vous avez été investie par les militants socialistes. À l’occasion des débats participatifs que vous avez menés depuis novembre, avez-vous été interro­gée par des homosexuels ? Sur quels sujets portaient leurs interrogations ?­­­

Ségolène Royal : Bien sûr ! Je n’ai naturellement pas participé aux 6 000 débats qui se sont tenus dans toute la France mais les homosexuels s’y sont exprimés, comme tous les citoyens qui l’ont souhaité, pour faire part de leur vécu, de leurs propositions et de leurs attentes. Je sais aussi que des «Cafés Ségolène» ont été organisés par l’association Homosexualités et socialisme. À la lecture des comptes rendus de tous ces échanges, j’ai perçu dans les interrogations une forte demande en faveur d’une société qui ne les rejette plus, que ce soit au sein de leur famille, au travail ou à l’école. Une société qui leur assure respect et protection contre les violences homophobes ou les traitements discriminatoires, certes, mais aussi tout simplement contre les comportements insultants, de rejet ou d’incompréhension. Sur les 135 000 contributions postées sur mon site Internet Désirs d’avenir, les homosexuels ont activement participé au forum «Construire sa vie» en appelant à la reconnaissance de leur droit à mener une vie d’adolescent, d’élève ou d’étudiant, une vie professionnelle, conjugale ou familiale qui soit une vie «comme celle des autres».

Dans votre programme présenté à Villepinte le 11 février dernier, vous défendez dans votre plan de lutte contre les discriminations «l’égalité de droits pour les couples de même sexe». Est-ce volontaire de ne pas citer explicitement le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels ou s’agit-il, pour vous, de défendre un programme plus large ?

Mais «l’égalité de droits pour les couples de même sexe» comporte évidemment le mariage et l’adoption ! Cette notion est cependant plus large, puisqu’elle concerne aussi toutes les réformes qui porteront sur le couple et, plus largement, sur les droits familiaux, sociaux, fiscaux, successoraux, etc. Je me suis, ainsi, déjà prononcée pour qu’à l’occasion de la réévaluation prochaine de la loi de bioéthique, la demande formulée par les couples de femmes d’accéder à l’assistance médicale à la procréa­tion soit examinée avec attention.

Certains candidats à l’élection présiden­tielle s’opposent à l’ouverture du mariage et défendent la création d’un nouveau contrat, séparé du Pacs, qui serait une union civile. Que pensez-vous d’une telle proposition ?

Je suis opposée à une telle proposition qui, parce qu’elle serait «réservée» à une catégorie de la population, me semble imprégnée d’une logique communautariste et discriminatoire. Le Pacs, voté par la gauche et dont, au demeurant, le succès ne se dément pas – plus de 500 000 Français ont conclu un Pacs depuis 1999 –, avait déjà rejeté cette logique en offrant une nouvelle forme de conjugalité ouverte à tous. Son succès confirme la justesse de cette approche.

Vous avez annoncé que si vous étiez élue, la première loi présentée au Parlement serait relative aux violences faites aux femmes. La réforme du mariage et de l’adoption pourrait-elle faire partie des priorités du début de votre quinquennat ?

Je me suis engagée à faire voter une loi contre les violences faites aux femmes dès mon élection, si les Français me font confiance, car il y a véritablement urgence. J’ai bien conscience du fort effet symbolique qu’aura le vote d’une loi ouvrant le mariage et l’adop­tion aux couples de même sexe. Je sais aussi à quel point cette loi est attendue par tous les parents qui, aujourd’hui, souffrent de ne pouvoir faire reconnaître leur lien avec les enfants qu’ils aiment et élèvent, parfois depuis de nombreuses années. Ils l’attendent avec d’autant plus d’espoir qu’ils ont vu, en raison de la jurisprudence récente de la Cour de cassation, se fermer à eux la porte de l’adoption simple. Le vote de cette loi est important aussi, car il consacrera l’égalité entre enfants, quelle que soit leur configura­tion familiale. Il interviendra donc rapidement. Il marquera enfin le terme d’une trop longue exclusion des homosexuels. J’en comprends bien l’urgence, mais il ne faut pas pour autant négliger la négociation de ce virage essentiel : il faudra prendre le temps de l’explication aux Français. Il ne sera pas long mais il sera décisif pour que le vote de la loi s’accompagne vérita­blement d’une large prise de conscience par tous de la nécessaire fin des discriminations.

Passons à une question grave, déjà évoquée avec les candidats en 2002 : le taux élevé de suicide chez les jeunes gays et lesbiennes. Quelles mesures proposez-vous pour lutter contre ce phénomène ?

Mettre fin à la stigma­tisation dont sont victimes les homosexuels suppose des lois, bien sûr, s’appuyant sur les principes d’égalité et les valeurs de respect, qui les affirment haut et fort : des lois positives accordant de nouveaux droits et de nouveaux devoirs et des lois répressives envers l’homo­phobie. Mais cela est insuffisant : l’impératif est de faire de la lutte contre les discrimina­tions, auxquelles les jeunes sont extrêmement sensibles et qui peuvent les conduire au suicide ou à des comportements à risques – et de la fin de ces discriminations –, un enjeu éducatif. C’est ce que j’ai commencé à faire en qualité de ministre de l’Enseignement scolaire lorsque j’ai inscrit la question de la lutte contre l’homo­phobie dans les instructions officielles. Ces actions devront être reprises avec détermina­tion en mobilisant l’ensemble des acteurs de la communauté éducative : direction des établis­sements, enseignants, personnels et, bien sûr, élèves et parents, à travers leurs associations. Les adolescents découvrant ou s’interrogeant sur leur orientation sexuelle doivent, au plus tôt, pouvoir être accompagnés et soutenus en cas de besoin afin de ne pas se trouver confrontés, dans la solitude, au rejet de leur famille ou de leur entourage. Dans le Pacte présidentiel que je propose aux Français, deux engagements vont en ce sens : l’intégration au cursus scolaire d’un programme d’éducation au respect de l’autre ainsi que le renforcement de la présence d’adultes dans les établissements, avec la dotation d’un poste d’infirmière et d’assistante sociale à temps plein. Enfin, le développement de la médiation familiale, à laquelle je crois beaucoup, sera de nature à faciliter l’apaisement des conflits, une meilleure compréhension et un retour du dialogue entre parents et adolescents.

Comment réformer le droit d’asile afin que les homosexuels persécutés dans leur pays d’origine puissent voir leur situation reconnue en France par l’Ofpra ?

Le droit d’asile ne doit pas être discriminatoire ; en conséquence, il doit s’appliquer pleinement aux personnes persécu­tées dans leur pays d’origine en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre et ce, en tenant compte non seulement des persécutions officielles telle que la criminalisation de l’homosexualité mais également, lorsqu’elles sont avérées, des persécutions de fait.

Selon vous, quel rôle doit jouer la France sur un plan international contre la pénalisa­tion de l’homosexualité ? Avez-vous signé la pétition lancée par le comité Idaho à ce sujet ou comptez-vous le faire ?

J’ai bien sûr signé la pétition du comité Idaho qui fait un travail considérable en faveur de la reconnaissance de la Journée mondiale contre l’homophobie et de la dépénalisation de l’homosexualité. Je veux l’en saluer ici. La France quant à elle doit retrou­ver son rôle moteur sur la scène internationale et renouer avec sa vocation en matière de défense des droits humains. Si les Français me font confiance, elle agira dans toutes les instances où elle est présente pour promouvoir l’universa­lité de sa conception de l’égalité : égalité entre les peuples, égalité entre hommes et femmes et égalité des sexualités. Ce combat passe par la condamnation ferme et explicite de la pénalisa­tion de l’homosexualité partout où elle existe. Un soutien sera également apporté aux initiatives internationales en faveur d’une reconnaissance formelle de l’égalité des droits des homosexuels. Je pense, par exemple, à la déclaration histori­que présentée, en décembre, devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU par le représen­tant de la Norvège, qui condamne les violations des droits de l’homme commises en raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre.

Plus d’un séropositif sur cinq déclare avoir des difficultés financières et au moins 35 % des séropositifs touchent une allocation adulte handicapé (AAH). Vous avez annoncé, dans votre pacte présidentiel, une revalori­sation immédiate de 5 % de l’AAH (environ 610 euros pour une personne seule). Est-ce suffisant pour lutter efficacement contre la précarité des personnes handicapées ?

S’agissant de l’allocation adulte handicapé, j’ai également proposé, en plus de son immédiate revalorisation de 5 %, une adaptation de ses conditions d’attribution aux maladies évoluti­ves à diagnostic incertain. Il convient, en effet, que soit mieux prise en compte la réalité de la situation des personnes atteintes et, notamment, le processus d’insertion professionnelle dans lequel elles peuvent avoir la volonté, la capacité ou l’opportunité de s’engager. Il est évident que le montant de cette allocation devra ensuite bénéficier d’une revalorisation progressive la rapprochant du Smic. Mais pour lutter contre la précarité des personnes en situation de handicap, d’autres mesures s’imposent dans le cadre d’une politique globale : un dispositif visant à faciliter une insertion professionnelle qui soit compatible avec les contraintes liées à l’état de santé, une offre de logement adaptée à la situation financière des malades, une offre de soins de qualité non-discriminatoire, en particu­lier à l’égard des étrangers.

Vous êtes favorable à l’accès aux médica­ments génériques dans les pays du Sud. La France a la possibilité de fabriquer des généri­ques mais les gouvernements successifs n’ont rien fait pour mettre en œuvre une telle production. Comptez-vous l’initier ?

Face à la catastrophe sanitaire mondiale que représente la pandémie de sida, la France pèsera de tout son poids, financier et diplomatique, dans les négociations internationales pour le déblocage d’une aide massive aux pays en développement et la production et l’acheminement de génériques en direction de ces pays. La France augmentera sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida. L’aide publique au développement sera progressivement portée à 0,7 % du PIB et se concentrera sur les enjeux majeurs que constitue la santé, avec l’eau, l’école et l’environnement. Il faudra mettre en place des dispositifs dits courts, c’est-à-dire qui permettront aux aides de profiter directement à des projets au bénéfice des populations : la formation de personnels médicaux en fait partie, ainsi que la mise en place de politiques de prévention. La France, par ailleurs, refusera tout frein à la distribution de génériques remettant en cause la primauté des exigences de santé publique.

Vous proposez en matière de santé la «mise en œuvre d’un grand plan de prévention et de recherche des maladies graves, notamment pour le sida et le cancer». Quelles en seraient les grandes lignes ?

La politique des gouver­nements qui se sont succédé depuis 2002 en matière de prévention du sida a révélé son insuffisance criante ; il faut aujourd’hui remobi­liser les énergies et l’ensemble des moyens publics et privés dans plusieurs directions. Tout d’abord s’impose la mise en œuvre d’une politi­que de prévention qui soit ciblée et adaptée aux différents publics visés. Les associations auront toute leur place dans ces actions de prévention, aux côtés de l’État et des collectivités locales, dans leurs différents domaines d’intervention. Les conditions de réussite de ces actions et d’égalité réelle d’accès aux soins sont aussi de rapprocher prévention et médecine de tous les citoyens : à l’école, sur les lieux de travail mais aussi dans les zones rurales et les quartiers où il faut inventer de nouvelles structures de santé. J’ai proposé la création de «dispensaires», proposant des soins adaptés et gratuits dans les zones urbaines ou rurales où l’offre de soin est déficiente. La carte santé jeune, qui ouvrira un droit à la gratuité d’une consultation semestrielle à chaque jeune de 16 à 25 ans, contribuera aussi à l’efficacité de la prévention. La recherche, qui est aujourd’hui asphyxiée, constituera pour moi une véritable priorité nationale et bénéficiera d’un investissement massif : son budget progres­sera de 10 % par an. Le développement de la recherche sera en outre au centre de la relance européenne et de «l’Europe par la preuve» que je souhaite promouvoir. Pour relever le défi du sida, le soutien financier volontariste à la recherche se fera pour toutes les dimensions de la maladie (recherche d’un vaccin, recherche sur les traite­ments, recherche sur les aspects sociaux, psychologiques, culturels, de l’épidémie).

Beaucoup s’accordent à dire que cette élection présente aux citoyens, de manière assez inédite, un vrai choix de société ? Quelle est la société que vous défendez ?

Effectivement, je crois que les Français et les Françaises sont devant un choix de ce type. En ce qui me concerne, avec le Pacte présidentiel que je leur ai proposé après les avoir longuement écoutés, c’est une société plus juste et une France plus forte que je défends. Dans une dynamique de progrès pour tous et de respect pour chacun, la France retrouvera la confiance qui nous fera aller de l’avant. Une société où chacun a sa place, quels que soient ses origines, son sexe, son orientation sexuelle, son âge ou son handicap, et dont la devise inscrite au fronton de ses mairies correspond à la réalité vécue : voilà ce que je propose aux Français de construire ensemble.

- Publié dans : desirsdamour
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